Article N.5 - « Au nom de la laïcité » : Crise identitaire, Instrumentalisation & Islamophobie

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Yennel S.

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Au sein du paysage médiatique, un mot revient sans cesse : la laïcité. Ce concept est brandi en maître-lieu, une fondation même de la société québécoise qui semble, au vue des événements récents, être constamment assiégée. En effet, depuis plusieurs mois, le débat public québécois semble s’enflammer autour d’une série de « scandales ». Chaque nouvel incident relance la question de savoir où s’arrête la neutralité de l’État et où commence la liberté individuelle et deux affaires récentes ont particulièrement ravivé les tensions et ramené la laïcité au centre des préoccupations politiques québécoises.

Scandale de l’école Bedford :

« Ce qui s’est produit à l’école Bedford et dans d’autres écoles au cours des derniers mois est inacceptable. L’école québécoise est laïque. Elle doit être un lieu à l’abri des influences idéologiques ou religieuses, un lieu où la liberté de pensée et la liberté de conscience des élèves doivent être respectées. » [1]

Scandale des prières de rue :

« Cet automne, nous allons déposer un projet de loi pour renforcer la laïcité au Québec, notamment en interdisant les prières de rue. » [2]

Pourquoi ces affronts à la laïcité choquent-ils autant la classe politique québécoise, et pourquoi cette dernière se bat-elle bec et ongles – quitte à délaisser des dossiers économiques de premier plan – pour revenir à la charge avec de nouveaux projets de loi? Comment en sommes-nous arrivés à cet état de lieu et quelle est l’histoire de la laïcité? Pourquoi ce concept semble autant au cœur des frictions avec les communautés religieuses du Québec et plus spécifiquement la communauté musulmane?

Nous allons tenter ici de retracer cette histoire.

Aux sources de la laïcité : de la Révolution française à la loi de 1905

La laïcité comme concept prend véritablement scène au début de la Révolution française [3]. Les têtes de cette révolution, Robespierre, Danton et Condorcet, sont des séculiers convaincus, animés par la conviction que l’Église, depuis des siècles, confisque le pouvoir de penser et d’éduquer. Leur hostilité à l’ordre clérical naît d’une double révolte : d’une part contre la collusion entre le trône et l’autel, d’autre part contre l’idée même d’une vérité révélée. Des loges maçonniques qu’ils fréquentent naît un prosélytisme inversé qui vise à répandre la raison comme un principe sacré, une lumière destinée à dissiper les ténèbres de la superstition [4].

Cette hostilité à l’influence religieuse se traduit par une série de réformes agressives. On nationalise les biens du clergé, on dissout les ordres religieux, on institue le calendrier républicain pour effacer la mémoire chrétienne du temps. La France cherche à se réinventer comme un espace purement humain, « affranchie » de toute transcendance. Ce processus d’expulsion du sacré hors de la sphère publique connaîtra son apogée avec la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État, une laïcité devenue non seulement un principe politique, mais une religion de la Raison. La Nouvelle-France lointaine reste initialement étrangère à ce phénomène. Région encore agraire et très catholique, elle rejette (voir les guerres de Vendée) d’abord cette réforme si drastique, et il faudra attendre les mouvements sociaux des années 1960 pour voir la laïcité érigée comme pierre fondatrice de la nouvelle société québécoise.

Pourtant, ces réformes s’imposent souvent contre les vœux du peuple. La majorité de la population, encore profondément croyante [5], vit la foi comme une forme de repère existentiel. La disparition soudaine de cette dimension transcendante du quotidien crée un vide : le sacré s’efface, mais rien ne le remplace encore. Mais le respect que la démocratie semble faire au culte de la majorité s’éteint dès qu’il est question du divin.


« L'arrivée des Ursulines en 1639 à Québec »

Et pour ce qui est de l’individu laïcisé, on le livre simplement à une autre servitude : celle de l’État, dont les valeurs sont érigées en dogmes, celle d’une République qui, pour se fonder, consiste à chasser Dieu et à devenir elle-même divine. En effet, il n’est pas rare d’entendre de la bouche de nos politiciens, adeptes de cette foi sans au-delà, un lexique presque inquisitoire lorsqu’on « blasphème » cette idéologie. Bien des débats peuvent émaner du concept de laïcité et son imposition si certaine sur nos sociétés modernes, qui s’en complaisent comme un facteur indispensable vers le « progrès ». 

Du principe de neutralité à l’outil de gestion identitaire au Québec

Cette vision du politique comme domaine affranchi de toute transcendance est la prérogative du gouvernement québécois et de son peuple, lesquels établissent cette vision comme une valeur phare du Québec moderne. Cependant, cette laïcité, qui devait initialement – selon les constituants de notre Charte des droits et libertés servir de bouclier pour toute communauté religieuse, a progressivement changé de nature. En effet, sur les cendres des anciens régimes, elle visait à garantir que nul ne puisse subir la persécution d’un autre groupe (comme l’Angleterre protestante discriminant ses populations catholiques pendant des siècles). 

En assurant la neutralité de l’État et en protégeant la liberté de culte, la laïcité devait préserver l'égalité civique et la paix sociale [6]. Mais cette promesse louable s’est lentement altérée face à un nouveau phénomène dans une société québécoise autrefois si homogène. À mesure qu’une immigration nouvelle, en particulier issue de pays musulmans, s’est intégrée au paysage socio-économique québécois, un certain malaise s’est insinué. Il faut le reconnaître sans caricature : le peuple québécois est une nation minoritaire en Amérique du Nord. Son existence culturelle, linguistique et démographique est constamment mise sous pression par un environnement anglo-saxon dominant. Ce souci de préservation de sa culture et de son mode de vie, profondément légitime, s’est enraciné dans l’imaginaire collectif comme une lutte de survie. Or, ce sentiment naturel d’auto-défense identitaire a été, chez certains acteurs politiques, instrumentalisé pour servir des ambitions électorales ou idéologiques depuis Duplessis.

De la peur de l’islam à la mutation idéologique de la laïcité

Sous l’influence de discours populistes, ce réflexe de protection s’est muté en une peur irrationnelle de l’islam, maintenant perçu non plus comme une religion mais comme une menace existentielle. Il ne s’agit pas là d’un phénomène isolé : nos deux grands hégémons culturels, la France [7] et les États-Unis, ont connu dans les années 2000 des débats similaires. En France, la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école publique, puis celle de 2010 sur la dissimulation du visage, qui inspirait ici le gouvernement de Pauline Marois et les débuts de ce débat dans le paysage politique québécois. Aux États-Unis, le traumatisme du 11 septembre 2001 a nourri un discours de soupçons du religieux : la liberté de culte garantie par le Premier Amendement coexiste désormais avec des politiques de surveillance, de profilage, et des restrictions tacites à la construction de mosquées. Ces deux modèles, français et américain, ont exercé sur le Québec une influence diffuse, presque mimétique [8]. 

Comme si le Québec, à la fois fier de sa singularité et désireux de se situer dans l’orbite de ses “voisins” culturels, avait intériorisé leurs réflexes de défense identitaire et ironiquement, sans toujours mesurer son propre patrimoine religieux. Dans ce contexte, la Loi sur la laïcité de l’État (L.Q. 2019, c. 12), dite Loi 21, marque un tournant juridique majeur. Présentée par le gouvernement Legault comme l’achèvement du processus de séparation entre l’État et la religion, elle inscrit la laïcité dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, tout en modifiant son interprétation traditionnelle : la liberté de religion, auparavant considérée comme un droit fondamental, peut désormais être limitée « dans la mesure nécessaire pour assurer la laïcité de l’État ». Concrètement, cette loi interdit le port de signes religieux à certains employés en position d’autorité : enseignants, juges, policiers, procureurs. Cette interdiction a été vivement contestée devant les tribunaux, notamment pour atteinte à la liberté de conscience et de religion garantie par l’article 3 de la Charte québécoise et par l’article 2a de la Charte canadienne des droits et libertés. Si la Cour d’appel du Québec a confirmé la validité de la Loi 21, celle-ci fait aujourd’hui l’objet d’un appel devant la Cour suprême du Canada.

Mais au-delà du droit, c’est l’ethos de la laïcité qui se transforme : d’un principe de neutralité, elle devient une idéologie militante. Lors de son récent discours à l’Assemblée nationale, le premier ministre François Legault évoquait la « montée de l’islam politique » [9] et affirmait la nécessité de « protéger les valeurs québécoises » par l’adoption d’une constitution provinciale affirmant les « fondements moraux » du Québec. Cette rhétorique, reprise avec ferveur par le Parti québécois aujourd’hui en tête des sondages, s’inscrit dans cette même dynamique : on propose d’ériger une nouvelle constitution pour « affirmer les valeurs communes » et « rendre le Québec maître de sa laïcité [10] ». Or, derrière ces mots se cache une dérive inquiétante : l’interdiction aux élèves du port de signes religieux dans les écoles publiques, l’exigence de neutralité religieuse dans les organismes subventionnés et la surveillance accrue des pratiques religieuses dans les espaces communautaires. Toutes ces mesures vont au-delà du nécessaire, car les choix vestimentaires de personnes qui ne sont pas en position d’autorité – par exemple chez les élèves, ce qui relèvent de leur liberté individuelle – devient une prérogative de l’État. Le même État qui devait garantir la coexistence pacifique des croyances en vient à imposer sa propre conception de la vertu civique. C’est ici que réside le paradoxe : au nom de la liberté, on restreint la liberté ; au nom de la neutralité, on discrimine. 

Et pourtant, la communauté musulmane, comme toutes les autres, ne cherche pas à renverser ce principe : elle y adhère. Le Coran le rappelle : « À vous votre religion, à moi la mienne. [11] » La tradition prophétique (sunna), en relatant l’exil des premiers musulmans vers le royaume chrétien d’Abyssinie, montre l’exemple d’une coexistence pacifique des musulmans dans un pays qui ne l’est pas. La communauté musulmane ne vise pas la confrontation et encore moins l’imposition de la tradition juridique islamique comme nouveau code civil, mais simplement la possibilité de vivre sa foi qui, par nature, ne piétine pas.

« Attentat à Québec : les Canadiens rendent hommage aux victimes »

Crise identitaire, dérive politique et appel à la réconciliation

Il serait toutefois trop facile de céder au cynisme et de conclure que le fossé est infranchissable. Ce que le Québec vit aujourd’hui n’est pas une guerre de civilisations, mais une crise d’identité. Pour beaucoup d’entre nous, musulmans québécois, cette terre n’est pas simplement notre terre d’accueil : c’est le sol où nous avons fondé nos vies, où nous avons grandi, aimé, étudié, travaillé. Ma génération, née ici, ne connaît que le Québec actuel. 

Or pour nombre de nos parents, venus de Tunisie, d’Algérie, du Maroc ou du Liban, le Québec était une promesse d’équilibre, un endroit où l’on pouvait être croyant sans être suspect, où la chaleur du peuple rappelait le nôtre. Mes parents tunisiens m’ont souvent raconté leur admiration devant la douceur des Québécois, leur générosité, leur manière de rire fort et de parler vrai; un peuple bon vivant, fier de son unicité dans un continent uniformisé. C’est pourquoi la dérive actuelle semble d’autant plus préoccupante : on risque d’aliéner une communauté riche et travaillante qui, pourtant, cherche à s’intégrer et à contribuer. Beaucoup de musulmans québécois viennent de pays francophones ; ils ont choisi le Québec précisément parce qu’ils s’y reconnaissaient, parce qu’ils y voyaient un prolongement naturel de leur langue et de leur culture. Le parallèle entre l’histoire québécoise et celle de nombreux peuples musulmans est d’ailleurs saisissant : tous deux ont connu un passé colonial, tous deux ont dû lutter pour affirmer leur dignité, leur souveraineté et leur voix. Ce lien historique, s’il était mieux compris, pourrait devenir un espace de communion . Mais si la rhétorique actuelle persiste, si la laïcité québécoise continue de se muer en moteur d’exclusion, elle ne fera que pousser une partie de cette jeunesse musulmane à se détourner de la société québécoise, à se replier sur elle-même. Ce serait là un échec collectif, un recul pour la cause nationale et un triomphe pour ceux qui, au fédéral, rêvent d’un Québec fragmenté, dépendant et docile. Car toute marginalisation devient un prétexte d’ingérence : chaque blessure identitaire ouverte à l’intérieur du Québec est une brèche dans laquelle s’engouffre Ottawa, au nom de la défense des minorités, mais en vérité au service d’un affaiblissement politique de la nation québécoise.

C’est pourquoi, plus que jamais, il nous faut refuser ce piège. Rechercher, au contraire, une réconciliation fondée sur la reconnaissance de ce principe : celle d’un peuple québécois désireux de protéger sa culture et celle d’une communauté musulmane qui partage ce même instinct de survie, cette même mémoire de lutte pour la dignité. Le Québec a toujours su transformer les tensions en dialogue, et il est plus que temps d’en entamer un nouveau.

 

Notes de bas de page

[1] Ramírez Carrasco, J.-M. (2025, 21 mars). Nouvelles mesures pour renforcer la laïcité dans les écoles [Article]. Présence-Info. https://presence-info.ca/article/actualite/politique/nouvelles-mesures-pour-renforcer-la-laicite-dans-les-ecoles/

[2] Roberge, J.-F. (2025, 28 août). Prières de rue : le gouvernement Legault s’apprête à les interdire. Le Journal de Québec. https://www.journaldequebec.com/2025/08/28/prieres-de-rue-le-gouvernement-legault-sapprete-a-les-interdire

[3] Baubérot, J. (2019). Histoire de la laïcité en France (pp. 27-31). Paris : Presses Universitaires de France. « C’est à la Révolution française que la laïcité naît comme idée politique populaire, opposée à la domination du clergé sur la société et l’éducation. »

[4] Daniel Ligou, Dictionnaire de la Franc-maçonnerie, Paris, Presses Universitaires de France, 1991, p. 412 : « Les loges du XVIIIᵉ siècle ont largement contribué à diffuser la philosophie des Lumières et à former un personnel politique acquis à la cause d’une morale sans théologie. »

[5] Jean-Philippe Warren et E.-Martin Meunier, « Sécularisation, catholicisme et transformation du régime de religiosité au Québec (1968-2007) », Religiologiques, vol. 52, 2011, Érudit :

« En 1965, environ 80 % des catholiques québécois disaient se rendre à la messe dominicale, taux qui chutera brutalement au tournant des années 1970

[6] Loi sur la laïcité de l’État (L.Q. 2019, c. 12), Gouvernement du Québec, article 1 :

« L’État du Québec est laïc. Cette laïcité repose sur quatre principes : la séparation de l’État et des religions, la neutralité religieuse de l’État, l’égalité de tous les citoyens et citoyennes, et la liberté de conscience et de religion. »

[7] Anne Légaré, « La France et le Québec », Cités, vol. 3, no 23, 2005, p. 89-104, Paris, Presses universitaires de France. Reproduit dans Les Classiques des sciences sociales (en ligne), consulté le 10 novembre 2025,

[8] Prémont, Karine. « Chapitre 6. L’influence des médias américains sur la culture québécoise ou l’impact de l’“American Way of Life” sur les Québécois ». Le destin américain du Québec Américanité, américanisation et anti-amérique, Presses de l’Université Laval, 2011. p.140-161. 

[9] François Legault, Déclaration à l’Assemblée nationale sur la montée de l’islam politique, Québec, 2 octobre 2025, Journal des débats de l’Assemblée nationale du Québec, vol. 46, no 129

[10] Parti québécois, Projet de Constitution du Québec – Pour un État libre et laïc, Document politique, Montréal, septembre 2025, p. 7

[11] Quran (109, v.6)


Médiagraphie

Baubérot, J. (2019). Histoire de la laïcité en France (pp. 27–31). Paris : Presses Universitaires de France.

« C’est à la Révolution française que la laïcité naît comme idée politique populaire, opposée à la domination du clergé sur la société et l’éducation. »

Gouvernement du Québec. (2019). Loi sur la laïcité de l’État (L.Q. 2019, c. 12), article 1.

« L’État du Québec est laïc. Cette laïcité repose sur quatre principes : la séparation de l’État et des religions, la neutralité religieuse de l’État, l’égalité de tous les citoyens et citoyennes, et la liberté de conscience et de religion. »

Légaré, A. (2005). La France et le Québec. Cités, 3(23), 89–104. Paris : Presses universitaires de France. Reproduit dans Les Classiques des sciences sociales (en ligne). Consulté le 10 novembre 2025.

Legault, F. (2025, 2 octobre). Déclaration à l’Assemblée nationale sur la montée de l’islam politique. Journal des débats de l’Assemblée nationale du Québec, vol. 46, no 129. Québec.

Ligou, D. (1991). Dictionnaire de la Franc-maçonnerie (p. 412). Paris : Presses Universitaires de France.

Parti québécois. (2025, septembre). Projet de Constitution du Québec – Pour un État libre et laïc [Document politique]. Montréal.

Prémont, K. (2011). Chapitre 6. L’influence des médias américains sur la culture québécoise ou l’impact de l’“American Way of Life” sur les Québécois. Dans Le destin américain du Québec : Américanité, américanisation et anti-amérique(pp. 140–161). Québec : Presses de l’Université Laval.

Ramírez Carrasco, J.-M. (2025, 21 mars). Nouvelles mesures pour renforcer la laïcité dans les écoles [Article]. Présence-Info. https://presence-info.ca/article/actualite/politique/nouvelles-mesures-pour-renforcer-la-laicite-dans-les-ecoles/

Roberge, J.-F. (2025, 28 août). Prières de rue : le gouvernement Legault s’apprête à les interdire. Le Journal deQuébec.https://www.journaldequebec.com/2025/08/28/prieres-de-rue-le-gouvernement-legault-sapprete-a-les-interdire

Warren, J.-P., & Meunier, E.-M. (2011). Sécularisation, catholicisme et transformation du régime de religiosité au Québec (1968–2007). Religiologiques, 52. Érudit.



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