Article N.3 - Chypre dans l’histoire islamique: De l’expansion califale à la domination ottomane
Mustapha B.
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En 649, sous le califat de ʿUthmān ibn ʿAffān, Muʿāwiya ibn Abī Sufyān prend la mer et débarque au large de Chypre. Près de dix siècles plus tard, c’est l’Empire ottoman qui lance ses janissaires à la reconquête de l’île et du contrôle des carrefours méditerranéens. Dès lors, Chypre devient une position stratégique : défendue par les érudits, chérie par la maison d’Osman et convoitée par les empires. Située face aux côtes palestiniennes, l’île conservera les traces de mosquées oubliées, de villages effacés et le souvenir d’une coexistence cosmopolite empreinte de tolérance…
Au temps des califes
Chypre, tout comme une large portion du bassin méditerranéen, demeura chrétienne pendant plusieurs siècles. Mais le visage du monde est sur le point de changer. Après la mort du Prophète ﷺ en 632, ses compagnons ne perdent pas de temps et propagent aux quatre coins du globe le nouveau message de vérité. Comme tant d’autres, Chypre n’est pas épargnée par ce renouveau civilisationnel. Les musulmans, nouvellement établis en Syrie grâce au génie militaire de Khalid ibn al-Walid, considèrent l’île comme une possession stratégique et indispensable dans la guerre contre Byzance. C’est Muʿawiya ibn Abī Sufyan, alors gouverneur de Damas, qui propose au calife ‘Uthman la prise de l’île. Le califat accepte et lance la toute première conquête maritime musulmane [1]. La flotte musulmane, partie de Syrie sous le commandement de ʿAbd Allâh ibn Qays, et celle d’Égypte, sous le commandement de ʿAbd Allâh ibn Saʿd, se rejoignent sur l’île et parviennent à conquérir Chypre.
Le califat de ʿUthmān considère alors Chypre une possession principalement politique et militaire, leur permettant de garder l’œil sur la flotte byzantine. Les structures administratives et religieuses de l’île sont laissées intactes en échange d’un tribut annuel que les Chypriotes doivent verser aux musulmans. Néanmoins, lorsque la première fitna éclate dans la péninsule arabique après la mort de ʿUthmān, les musulmans sont affaiblis et l’Empire d’Orient [2] en profite pour remettre la main sur l’île.

Mosquée ottomane à Larnaca nommée Hala Sultan, érigée en hommage à Umm Ḥarām bint Milhān (raḍiya Allāhu ‘anhā), tante du Prophète Muḥammad ﷺ, décédée sur l’île de Chypre durant le califat de ʿUthmān ibn ʿAffān.[3]
Ibn Taymiyya face à Chypre
Comment décrire de façon concise l’une des plus grandes figures musulmanes de l’histoire ? Ahmad Ibn Taymiyya, véritable érudit né en 1263 à Harrān (dans l’actuelle Turquie) et installé très jeune à Damas, est une figure religieuse et politique. Théologien atharī, juriste mujtahid, maître du débat et véritable réformateur, il se dresse avec fermeté contre les déviations théologiques, les innovations religieuses, la lâcheté des gouverneurs et les menaces extérieures pesant sur la Umma (communauté) musulmane. Au XIIIe siècle, dans un monde musulman oriental traversé par les invasions mongoles et les croisades, il incarna la résistance intellectuelle et la défense du tawhid. Mais quel est le lien entre Ibn Taymiyya et Chypre ?
À la fin XIIIe sicle, le monde musulman reprend son souffle depuis que Salāh al-Dīn al-Ayyūbī a chassé les Croisés de la ville sainte de Jérusalem. Les années qui ont suivi ont vu l’établissement des Mongols, descendants de Gengis Khan, à l’est, et des Mamelouks [4] à l’ouest. Après la chute d’Acre en 1291, dernier bastion croisé en Terre sainte, de nombreux chevaliers et marchands latins se réfugièrent à Chypre, désormais sous domination franque. L’île devint dès lors un poste avancé pour les expéditions contre les côtes syriennes et palestiniennes.. C’est dans ce contexte qu’Ibn Taymiyya rédigea une lettre à un notable chrétien chypriote afin de plaider pour la libération de pèlerins musulmans capturés lors d’un raid.
Le message de l’érudit damascène est double. Par cette lettre, il demande d’abord un meilleur traitement, ainsi que la libération, contre rançon, de musulmans faits prisonniers à la suite de l’un des nombreux raids lancés depuis Chypre. Ensuite, Ibn Taymiyya invite les Chypriotes à remettre en question leur foi chrétienne. Il explique que les fondements du christianisme, tels que la Trinité ou la divinité de Jésus, sont contraires à la raison et à la révélation authentique.
S’appuyant sur le Coran, mais aussi sur certains passages de l’Évangile, Ibn Taymiyya affirme que le message originel de Jésus (‘Issa) a été altéré avec le temps. Il appelle alors les Chypriotes à reconnaître l’unicité de Dieu et la prophétie du dernier des envoyés. Le Dr Yahya Michot décrit la lettre d’Ibn Taymiyya dans son livre Muslim-Christian Polemic During the Crusades: The Letter from Cyprus comme « une tentative à la fois diplomatique et spirituelle d’ouvrir un dialogue à un moment de crise, révélant un Ibn Taymiyya humaniste dans sa méthode, ferme dans sa foi, mais attentif à la raison et à la justice. »
Le dilemme de Chypre
Le 7 septembre 1556, à l’âge de 71 ans Suleyman le Magnifique rend l’âme dans sa tente impériale, lors du siège de Szigetvar. Il laisse derrière lui un empire au sommet de sa puissance. Des rives du Danube jusqu’au Yémen, en passant par le Maghreb, la Sublime Porte [5] est alors la première puissance mondiale, tant sur le plan militaire qu’économique et diplomatique. Or, la succession du sultanat soulève déjà des difficultés. Son fils aîné Mehmet est mort de la variole et ses autres fils, Beyezid et Mustafa, ont été exécutés pour trahison. C’est donc Selim, le dernier en lice, qui monte sur le trône du Magnifique. Mais Selim l’Ivrogne [6] est loin d’avoir le charisme de son père. Il est décrit par ses contemporains comme « un débauché, uniquement préoccupé par le plaisir, la boisson et les femmes » [7]. À cette même époque, à l’Est, les Safavides et la Russie des tsars en profitent pour avancer leurs pions, menaçant les domaines orientaux de l’Empire.
Pourtant, l’Empire ottoman ne chute pas et tient tête grâce à des figures fortes comme le grand vizir Sokollu Mehmet [8], homme d’État expérimenté qui prend les rênes de la Sublime Porte dans l’ombre d’un sultan désintéressé par la vie politique. C’est à cette époque que la question de Chypre apparaît au sein de la cour ottomane. Les corsaires vénitiens harcèlent les navires de pèlerins en route vers les lieux saints, et les orthodoxes chypriotes, malgré leur grand nombre, sont opprimés par l'Église catholique des Croisés [9].
Pour certains, le contrôle de Chypre serait un coup stratégique majeur dans la guerre navale qui oppose les Ottomans aux puissances chrétiennes de Méditerranée, notamment grâce au soutien de leurs vassaux du Maghreb, les célèbres Barbaresques. Mais la cour ottomane diverge sur le sujet. Sokollu Mehmet, lucide sur les tensions internes de l’Empire, s’oppose à une guerre qu’il juge prématurée. Le pouvoir est instable, les intrigues du harem battent leur plein, et la succession de Selim fait déjà l’objet de complots.
Mais le camp des partisans de la conquête obtient un soutien décisif : celui du shaykh al-Islam. Ce dernier émet une fatwa, un avis juridique, justifiant la conquête de Chypre. Son raisonnement : l’île, conquise dès l’époque des califes bien guidés, devait être reprise, car sa reconquête n’était pas seulement légitime, mais constituait un « devoir religieux ».

Carte géographique ancienne de Chypre, intitulée Cypri Insulae, gravée en 1581 par le cartographe Abraham Ortelius.
La reconquête Ottomane de l’île
Le grand vizir Solluku Pasha et la caste militaire ottomane connaissaient Venise pour sa puissante flotte maritime qui lui a permis, durant tout le XVIe siècle, de contrôler d’importantes voies maritimes en Méditerranée. La maison d’Osman, comme à son habitude, n’allait pas faire les choses à moitié. Les 400 navires ottomans, à leur bord un total de 60 000 combattants et dirigés par Dâmad Biyalah Pasha, quittent au printemps 1570 le port d’Istanbul en direction de Chypre. La flotte ottomane, l'une des plus grandes de l'époque, se divise en trois escadrons. Ces derniers effectuent des mouvements croisés en mer pour tromper les navires de reconnaissance vénitiens, avant de se rejoindre en mer Égée et d'accoster la côte méridionale chypriote.
La reconquête ottomane de l’île prendra à peu près un an et se déroulera sans grandes difficultés pour les hommes de Dâmad Biyalah Pasha qui ne rencontrent qu’une faible résistance. Les chroniqueurs rapportent même un soulèvement des populations chypriotes orthodoxes, notamment à Lefkara [10], contre les garnisons vénitiennes pour se joindre aux soldats ottomans. Ces rébellions s’expliquent, en grande partie, par une oppression de l'Église catholique vénitienne sur les populations. Certains cadres de l’Église orthodoxe voient donc la conquête ottomane comme une occasion de renverser le joug catholique.
L’historien Mathieu Petithomme cite dans son livre : « les habitants grecs furent enthousiasmés par l’arrivée des forces d’invasion et soulagés que la domination des Latins si détestés puisse toucher à sa fin. [11] » Après la conquête, l’île entre dans la très stricte et ordonnée administration ottomane. Chypre devient une eyalet ottomane (province) avec une structure centralisée dirigée ou beylerbey (gouverneur). Les populations locales, surtout composées de Grecs orthodoxes, sont traitées selon le système la dhimma, un archevêque de Chypre est nommé et les populations jouissent d’une liberté de culte, d’une liberté de pratique religieuse et de la protection ottomane contre le paiement de la jizya. L’île de Chypre connaît une économie décrite comme étant plutôt rurale et agricole, mais les chypriotes commercent surtout avec l’Égypte, l'Anatolie, le Levant et l’Europe. Edward Rowe écrit dans l’un de ses articles au sujet de l’île de Chypre : « Selon les manuscrits des archives archiépiscopales de Nicosie, la coexistence et la coopération pacifiques et créatrices des musulmans, des chrétiens orthodoxes et des autres minorités chrétiennes à Chypre ont été une tradition ancienne et noble. Il n’y avait pas d’économies séparées à Chypre, ni pendant la période ottomane, ni sous le gouvernement britannique, ni même après l’indépendance de l’île. [12] »
Après plus de trois siècles de domination ottomane, l’île de Chypre échappe progressivement au contrôle des Ottomans au XIXᵉ siècle. Les réformes internes, les difficultés militaires et la pression croissante des puissances européennes affaiblissent l’autorité ottomane sur la Méditerranée orientale. En 1878, dans le cadre du traité de Berlin, l’administration de l’île est confiée à la Grande-Bretagne, marquant la fin effective de la souveraineté ottomane sur Chypre, tout en conservant juridiquement la suzeraineté ottomane jusqu’à l’annexion britannique en 1914.
Notes de bas de page
[1] Omar ibn Khattab, prédécesseur de Uthman ibn ‘affan, était connu pour une certaine réticence quant au conquête maritime. "La mer n'est qu’un monstre qui dévore les hommes." (al-Balādhurī, Futūḥ al-Buldān). "Par Allah ! Je n’ai jamais vu un homme embarquer sur la mer sans que mon cœur ne se serre pour lui comme s’il était déjà mort." (Ibn ʿAbd al-Ḥakam, Futūḥ Miṣr)
[2] Surnom donné par certains historiens à l’empire byzantin
[3] « Umm Ḥarām bint Milḥān partit avec l’armée de Muʿāwiya vers Chypre. C’est là qu’elle mourut, et on l’y enterra. » (Al-Bidāya wa al-Nihāya, vol. 7, p. 158)
[4] Les Mamelouks étaient d’anciens esclaves-soldats d’origine turque ou caucasienne qui ont pris le pouvoir en Égypte et en Syrie, formant une dynastie militaire dominante du XIIIᵉ au XVIᵉ siècle.
[5] Surnom donnée par les historiens à l’empire Ottoman
[6] Surnom attribué par les historiens
[7] Le roman des janissaires,‘Issâ Meyer
[8] Sokollu Mehmet Pacha (1505-1579) est l’une des figures les plus marquantes de l’histoire ottomane. Né dans une famille chrétienne de Bosnie et intégré très jeune au système du devşirme, il gravit pas à pas les échelons grâce à sa formation au prestigieux Enderûn, l’école du palais. Devenu grand vizir en 1565 sous Suleyman le Magnifique, il conserva cette fonction sous trois sultans successifs – Suleyman, Selim II et Murad III – un fait rarissime dans l’histoire impériale. Pendant plus de quatorze ans, il fut l’homme fort de la Sublime Porte, maintenant l’équilibre d’un empire tentaculaire à une époque où l’autorité des sultans commençait à vaciller.
[9] Orthodox Cyprus under the Latins, 1191–1571 : Society, Spirituality, and Identities
[10] Cyprus Past and Present by Ismail Veli
[11] Les Chypriotes, des Lusignan à l'Empire ottoman (1184-1571)
[12] https://www.islam21c.com/history/cyprus-islamic-heritage-sahaba-to-sultans/
Médiagraphie
Ismail Veli. (2015, 17 janvier). Cyprus Past and Present. CyprusScene.com. Repéré à https://cyprusscene.com/2015/01/17/cyprus-past-and-present-by-ismail-veli/ CyprusScene.com
Kyriacou, C. (2018). Orthodox Cyprus under the Latins, 1191-1571: Society, Spirituality, and Identities. Turnhout : Brepols.
Meyer, ‘I. (2005). Le roman des janissaires. Paris : L’Harmattan.
Les Chypriotes, des Lusignan à l’Empire ottoman (1184-1571). (s.d.).
“Carte géographique ancienne de Chypre : Cypri insulae (Abraham Ortelius, 1581)”. Cartes-Livres-Anciens.com. Repéré à https://cartes-livres-anciens.com/produit/cartes-geographiques-anciennes-original-antique-maps/europe/grece/carte-geographique-ancienne-de-chypre/


