Article N.7 - Le Kitāb Sībawayh : le traité fondateur de la grammaire arabe

Personnalité

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Mylène T.

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Le Qur’ān de la grammaire

D’aussi vastes conquêtes que celles qu’a consolidées la civilisation islamique entraînent, en un même moment, de deux choses l’une : soit un gouvernorat répressif d’étrangers à la terre conquise, soit un territoire administré par le respect des cultures indigènes. Nul doute, ces deux possibilités se confirment à des moments distincts. Répression ou respect, elles se déploient en premier lieu par la consolidation du pouvoir. La culture, quant à elle, suit le pas. La langue des conquérants prend ainsi place au sein de l’administration et, éventuellement, au sein des conquis.

 Les tout premiers califats supplantent deux empires aux civilisations riches : l’Empire byzantin et l’Empire sassanide. S’ils exportent l’Islam, ils le font à plus forte raison pour la langue arabe, laquelle s’empare du statut de langue de l’administration, de la religion et de la culture (Versteegh, 2013). Le phénomène de diglossie, où une langue occupe de plus grandes fonctions qu’une autre, se déploie ici. L’arabe, lingua franca [1] des empires islamiques, conserve un statut privilégié même sous des dynasties aux langues différentes. 

À la tête des théories grammaticales

Le virage de langue orale à langue écrite, principalement à l’usage d’élites aux cultures diverses, mène à l’émergence d’ouvrages à saveur linguistique (Bohas, et coll., 1990). Parmi ses auteurs : Sībawayh. Ce grammairien d’origine persique [2], né en 760, nous offre le premier traité de grammaire arabe. D’autres écrits précèdent le sien, dont un ouvrage lexicographique de son professeur al-Khalīl et des traités sur le qira’at, le phénomène phonologique des différentes récitations possibles ayant troublé générations de Compagnons[3]. Sībawayh obtient toutefois le statut de fondateur de la science de la grammaire arabe par l’entremise du Kitāb Sībawayhi.

 La tradition linguistique ne débute pas au milieu du 8e siècle pour autant : tout indique l’existence d’une vaste préréflexion sur le langage. Dès les débuts de l’Islam, l’importance de la tradition orale chez les tribus bédouines rend compte d’une attention particulière portée à la langue et d’une possible théorisation hors des livres. Sībawayh s’inscrit ainsi dans une lignée de savants — qu’il soit en accord ou en désaccord avec eux — ayant rigoureusement contemplé la langue du Qur’ān.

Certains y voient une commande d’en haut, par laquelle la dynastie naissante des Abbāsid vise la centralisation du pouvoir qu’elle acquiert. L’arabisation de l’administration, plutôt que l’islamisation, assure la cohésion de ses institutions. Cette « idéologie impériale » (Ghersetti, 2017) prend surtout forme sous le règne de al-Mansūr, aux commandes des efforts de traduction. La description de l’arabe qu’offre Sībawayh se réalise, selon cette perspective, à coups de décrets administratifs. Si l’époque s’y adonne, cette interprétation a posteriori ne semble pas reposer sur des données tangibles.

Mis en contexte, le livre s’inscrit dans une période où les écrits servent ultimement les savants. Pour la plupart, ils ne publient pas à l’écrit leurs enseignements ; pour d’autres, ils n’écrivent que pour conserver leurs idées sur papier (ibid.). Nombre d’ouvrages nous proviennent des notes qu’auraient pris les pupilles de certains savants. D’autres nous atteignent par l’entremise des savants eux-mêmes sous forme de musannaf, des livres organisés par sujets particuliers. Exemple classique de cette période : al-Muwatta de l’imam Mālik, traitant de débats légaux lors de ses assises (Brown, 2009). Ce dernier nous parvient sous forme de livre, aujourd’hui largement commenté en raison de son caractère peu accessible aux non-initiés. Or d’autres textes n’étant qu’à l’usage des savants ou de leurs élèves à cette époque ne forment pas des livres en eux-mêmes. Le traité de Sībawayh s’éloigne ainsi de toute convention : non seulement s’agit-il du premier à tenter de décrire le système de la langue arabe, il se lit également du début à la fin. C’est dire qu’entamer sa lecture est tout aussi possible pour l’un ayant les connaissances requises que pour l’autre n’en ayant pas (Versteegh, 2013).

La place réservée à ce traité demeure sans égal ; on parle même du « Qur’ān de la grammaire » (Qur’ān an-nahw) (Versteegh, 2013). S’il est le premier en son genre, il représente par le fait même le socle de la tradition linguistique de l’arabe, laquelle n’est qu’un énorme commentaire du Kitāb Sībawayhi. Peu de renseignements d’ordre biographique parviennent à nous, plaçant la figure de Sībawayh au rang du mythe sur lequel se fonde la tradition (ibid.).

L’origine de la tradition linguistique

Pour nombre d’observateurs, Kitāb Sībawayh jette les bases du système grammatical de l’arabe. On parle en effet d’innovation si l’on regarde la classification des cas [4] qu’il décrit (ibid.). Difficile, pourtant, d’y trouver les principes qui fondent une telle théorie de la grammaire. Si les remarques qu’il nous offre se présentent avec lucidité, elles demeurent insuffisantes à l’élaboration des règles de la langue elle-même. L’organisation du traité, fragmentaire et ardue, ne facilite pas l’enseignement et requiert un réarrangement de son contenu par les générations suivantes (Ghersetti, 2017). D’ailleurs, la terminologie qu’utilise le grammairien n’est pas fixée au moment où il l’utilise : les concepts et les termes y étant associés ne se figent qu’avec les grammairiens subséquents (Bohas et coll., 1990; Ghersetti, 2017). 

 Cas classique de hysteron proteron [5], où l’on considère les linguistes après Sībawayh comme énonçant les règles qu’il aurait établies. Or, Carter avance, une lecture primaire du texte, sans recours aux commentaires et aux explications données dans les travaux classiques, offre une tout autre perspective (Bohas et coll., 1990). Cette mécompréhension du Kitāb s’explique en partie par notre conception linéaire de l’histoire, où le premier de la lignée ne peut que correspondre au départ de la théorie classique. Il s’avère plus juste ici d’y voir un traité de grammaire dont le but n’est pas de systématiser la langue, mais plutôt d’exposer des faits linguistiques et d’apporter des explications.

Ce phénomène transparaît dans le manuel de Versteegh sur l’histoire des courants linguistiques : l’auteur débute par un concept qu’énonce Sībawayh et continue l’explication en se référant aux  « grammairiens arabes » sans mention explicite à Sībawayh lui-même (Versteegh, 2013). Si Sībawayh présente dans son premier chapitre des concepts fondamentaux à la tradition linguistique d’aujourd’hui, il semble le faire de manière assez flottante. Il ne détaille pas les principes théoriques de sa description – comme le feront les grammairiens subséquents –, ni les méthodes d’une telle démarche. Bohas et coll. (1990) semblent plutôt d’avis que l’objectif de son traité n’est pas de présenter l’objet même de la grammaire, mais de faire lumière sur plusieurs concepts grammaticaux.

N’empêche que nul ne nierait le rôle central que joue cette figure dans la tradition linguistique de l’arabe. Les interprétations du Kitāb ne nous arrivent que tardivement – au milieu du 18e siècle –, alors que la tradition s’emparent des outils de la grammaire dans d’autres sphères : usūl al-fiqh (principes de la jurisprudence), balagha (rhétorique) et même critique littéraire. Les développements en grammaire se conjuguent à ceux des autres sciences, permettant d’établir des principes herméneutiques solides. Si les Arabisants se divisent sur la question de l’origine de la tradition linguistique, la place du traité de Sībawayh, qu’il soit corrélé aux traités aujourd’hui classiques de grammaire ou non, demeure sans équivoque. 


Notes de bas de page

[1] Langue servant à des peuples aux langues différentes de communiquer entre elles; langue véhiculaire.

[2] Certains biographes mentionnent un village près de Shiraz, alors que ceux du 10e siècle ne précisent pas le lieu de sa naissance. Notons d’ailleurs qu’une personne dont la langue maternelle n’est pas l’arabe est reconnue aujourd’hui comme l’un des fondateurs de la tradition linguistique.

[3] Voir à cet effet la narration de ‘Umar ibn al-Khattāb, pris au dépourvu par la récitation de Hishām ibn Hākim du chapitre Al-Furqān. Les premières générations ont été envoyées dans 7 tribus aux dialectes différents, d'où les différents modes de récitation.

[4] La notion de cas réfère à un concept propre aux langues à déclinaisons, où un mot prend une forme différente selon sa position syntaxique. En arabe, le cas nominatif se distingue par le /u/, ou la damma, en fin de mot; le cas accusatif, par le /a/, ou la fatha; et le cas génitif, par le /i/, ou la kasra.

[5] Il s’agit d’une figure rhétorique, où l’ordre habituel ou rationnel s’inverse. C’est dire ici que l’œuvre de Sībawayh offre un tout autre aperçu de la tradition linguistique arabophone que celle que nous présente la théorie classique, laquelle s’élabore en elle-même après lui.


Bibliographie

Bohas, G., Guillaume, J.-P., Kouloughli, D. E. (1990). The Arabic Linguistic Tradition. Routledge. https://doi.org/10.4324/9781315512778

Brown, J. A. C. (2017). Hadith. Oneworld Publications.

Versteegh, K. (2013). Landmarks in Linguistic Thought Volume III: The Arabic Linguistic Tradition. London: Routledge. https://doi.org/10.4324/9780203444153

Ghersetti, Antonella (2017). Systematizing the Description of Arabic: The Case of Ibn al-Sarrāj. Asiatische Studien. https://doi.org/10.5167/uzh-201752

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