Article N.4 - Les fondements idéologiques de la colonisation de l’Algérie
Mustapha B.
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Avril 1827, le dey d’Alger Hussein, vassal de l’Empire ottoman et gouverneur de la régence d’Alger, frappe le consul français Pierre Deval d’un revers d’éventail. Ce geste survient après que le consul, faisant preuve d’insolence, répond aux revendications du Dey concernant une dette impayée par le gouvernement français. « Le Roi a d’autres choses à faire que de répondre à quelqu’un de votre espèce ! » Trois ans plus tard, le 13 juin 1830, la flotte française apparaît au large d’Alger. C’est le début de 132 ans de colonisation violente, spoliatrice et déshumanisante
Les empires coloniaux ont souvent recours à des prétextes afin de donner un sens à leurs actes et de remplir un objectif prétendument noble. Les plus évidents relèvent d’intérêts économiques et politiques, tandis que les plus insidieux prennent la forme de justifications idéologiques ou raciales. Ahmed Taleb-Ibrahimi dira dans ses mémoires:
« Quand la France a occupé l'Algérie, et devant l'impossibilité de changer nos origines pour nous métamorphoser en descendants des Gaulois, elle s'est attaquée aux deux autres piliers de notre identité : la langue arabe dans le but de nous franciser et la religion musulmane dans l'espoir de nous christianiser, le tout sous couvert d'une prétendue "mission civilisatrice". » [1]
L’histoire de l’éventail est souvent mise en avant comme étant l’événement déclencheur de la conquête ; une anecdote célèbre mais, surtout, un prétexte utilisé par certains historiens pour camoufler les véritables objectifs de l’invasion française de l’Algérie. Ainsi, les objectifs de la France coloniale dont nous discuterons sont aux nombres de trois : combattre un « État de pirates », libérer le peuple algérien du « méchant Turc » et « civiliser l’Algérie » afin d’éclairer « les sociétés rendues arriérées et barbares par l’Islam ».
Le mythe Barbaresque
La chute de l’émirat nasride en 1492, dernier bastion musulman en Andalousie, ne marque pas réellement la fin de la conquista espagnole, mais plutôt le début d’une nouvelle « néo-croisade » en terres musulmanes[2]. Après la prise de Grenade, les couronnes espagnole et portugaise, nourries par leur idéologie de « destruction du monde musulman et de christianisation de l’Afrique du Nord »[3] tournent leur regard vers les côtes nord-africaines. Sebta (1415), Tanger (1471), Oran (1509) et Béjaïa (1510) tombent les unes après les autres, tandis qu’à Alger les Espagnols ne parviennent à occuper que le Peñón (1510-1529). Comme à leur habitude, les nouveaux conquérants se distinguent par leur violence et leur intolérance religieuse.
Vers 1516, les notables d’Alger font appel aux frères Barberousse, célèbres corsaires et amiraux ottomans, afin de mettre un terme à l’expansion espagnole en Algérie. Oruç Reis et Hayreddin Barberousse, sous allégeance à la maison d’Osman[4] et accompagnés de 4000 volontaires recrutés en Anatolie, parviennent à reprendre Alger et fondent un nouveau beylerbeylik[5]: la Régence d’Alger.
Les décennies qui suivent marquent le début et l’apogée de ce que l’on appelle les barbaresques. Leur rôle principal est de reprendre possession des territoires perdus en Méditerranée, de venir en aide aux morisques persécutés en Andalousie et de protéger les routes maritimes utilisées par les Musulmans, notamment pour le pèlerinage. Le mythe des Barbaresques, longtemps entretenu, les dépeint encore aujourd’hui comme des corsaires sanguinaires, omettant le contexte défensif de leurs actions. Ce même mythe servira de prétexte à la conquête de 1830.
Décrit comme un « nid de pirates incivilisés », Alger est considéré par la chrétienté, entre 1516 et 1830, comme une menace à éradiquer. Or, les assauts de la piraterie chrétienne contre les Barbaresques, pendant plus de trois siècles avant la colonisation, étaient d’une grande brutalité. Les pirates chrétiens ne faisaient aucune distinction entre le corsaire et le civil ; ils étaient réputés pour leur violence et la mise en eslcavage de centaines de milliers de musulmans. Au XVIᵉ siècle, de Gênes à Cadix, les esclaves musulmans étaient si nombreux que le sujet était devenu un thème récurrent dans la peinture et la sculpture européennes[6]. L’historien français Jacques Godechot explique :
« Alors que le danger barbaresque avait disparu des côtes européennes depuis plus de cent ans, le danger chrétien a persisté sur les côtes africaines jusqu'à la fin du XVIIIᵉ siècle. » [7]
Sans omettre le fait que certains excès, bien que rares et isolés, ont pu être commis par des corsaires de la Régence, le mythe des Barbaresques n’était en réalité qu’un prétexte colonial, fabriqué de toutes pièces pour légitimer la conquête et la brutalité françaises en Algérie. Lorsque le consul américain William Shaler arrive à Alger en 1815, il ne compte dans le port que 11 navires – conséquence directe de siècles de raids européens qui avaient décimé la flotte algérienne.[8] Dans ces conditions, comment la Régence d’Alger aurait-elle pu représenter une menace réelle pour les navires français, dont la flotte comptait alors environ 103 vaisseaux et 55 frégates, justifiant ainsi la colonisation ?

Peinture représentant des frégates et des navires accostant à Alger
Le « méchant Turc »
« Nous, Français, vos amis, partons pour Alger. Nous allons chasser vos tyrans, les Turcs, qui vous persécutent, qui volent vos biens et ne se privent pas de menacer vos vies. Notre présence sur votre territoire n'est pas dans le but de vous faire la guerre, mais seulement à la personne de votre pacha. Abandonnez-le et suivez nos conseils; c'est là un bon conseil qui ne peut que vous assurer le bonheur ! » [9]
« Diviser pour mieux régner » a toujours été la devise phare des empires coloniaux. Dès le début du XVIIᵉ siècle, l’objectif politique des puissances européennes était clair : affaiblir et, à terme, démanteler l’Empire ottoman.
Pour y parvenir, elles encouragent la naissance de mouvements nationalistes au sein des provinces de la Grande Porte, dans les Balkans, en Anatolie ou encore dans le Hedjaz. En Algérie, il fallait opposer Turcs et Arabes pour mieux asseoir son autorité. En 1830, lors de leur entrée dans la Régence d’Alger, les Français déclarent que leur intention était « d’assurer, pour l’éternité, le bonheur du peuple dont les bras ont été libérés d’un joug humiliant » et que « la France ne cherche pas à vous abandonner à la vengeance de vos anciens oppresseurs ». C’est donc sous le rôle de libérateurs des populations algériennes du joug turc que les colonisateurs se présentent et légitiment leur conquête. Mais, en réalité, quelle était la véritable nature des relations entre Turcs et Arabes ?
En ce qui concerne les principaux héros de la résistance algérienne, on distingue Hadj Ahmed à l’Est et l’émir Abd el-Kader à l’Ouest. Hadj Ahmed, bey de Constantine, est réputé pour son allégeance à la Sublime Porte, à laquelle il sollicite de l'aide à maintes reprises. Son armée, composée en grande partie de kabyles de l’Est algérien, remporte plusieurs victoires, notamment lors de la première bataille de Constantine. Quant à l’émir Abd el-Kader, charismatique chef spirituel et figure majeure de la résistance algérienne à l’Ouest, il entretenait des relations politiques et militaires avec les représentants ottomans, comme en témoigne sa lettre adressée à Qaid Ibrahim le 2 avril 1833, un officier turc :
« Il est de mon devoir de vous rallier à ma bannière, car seule l'unité signifie la puissance; la division produit la faiblesse. Effaçons donc les différences raciales entre les vrais musulmans. Voyons les Arabes, les Turcs, les Kouloughlis et les Maures vivre comme des frères, tous adorant le vrai Dieu, et levons tous ensemble notre main armée contre l'ennemi ! » [10]
Plus tard, après ses combats acharnés contre l’armée française, il s’est exilé un temps à Bursa, en Turquie, avant de poursuivre sa vie politique et spirituelle en Orient. En ce qui concerne les populations, il ne fait aucun doute qu’il existait une cohésion ethnique générale entre Arabes, Turcs, Berbères et Kouloughlis[11] . Les historiens s’accordent à dire que, sauf à de très rares occasions, les Algériens se sont unis sur un même front pour résister à l’envahisseur. De plus, avant même la colonisation, les mariages entre Turcs et femmes locales, qu’elles soient kabyles ou arabes, étaient très fréquents.
La mission civilisatrice française
Huit siècles après les premières croisades chrétiennes, à l’aube du XIXᵉ siècle, al-lfranj[12] engagent une humiliante croisade contre le monde musulman : Constantinople est affaiblie, les trois villes saintes sont en danger et les territoires nord-africains sont colonisés les uns après les autres. Le musulman post-almohade voit son territoire colonisé, de même que ses idées, car il est lui-même colonisable. [13]
En Europe, le XIXᵉ siècle est aussi ponctué d’une nouvelle vision darwiniste des races. Les Européens s’élancent donc aux quatre coins du globe afin de « civiliser les populations indigènes » et de les sortir de leur « état de barbarie ». Bien sûr, cette mission civilisatrice s'accompagne d’une mission évangélisatrice, laquelle doit s’implanter coûte que coûte. Pour y parvenir, on n’hésite pas à brûler des villages entiers, à torturer leurs habitants, à confisquer les récoltes de dizaines de milliers de familles ou à enfumer des grottes pour asphyxier des centaines d’hommes, de femmes et d'enfants…
Pour les soldats du général français Bourmont, auxquels il déclare qu’ils ont « fait renaître les croisades », c’est tout d’abord à l’Islam et à son caractère civilisationnel qu’il faut s’attaquer. Un missionnaire français sur le sol algérien écrit :
« L'Islam réduit à un état de dégradation tout État civilisé sur lequel il obtient l'ascendant et rend impossible l'élévation sociale et morale. [...] Partout où l'Islam a obtenu la seule ascendance, la vaste induction de douze siècles raconte une histoire uniforme : son ascension a été le glas de tout progrès et le signal d'une stagnation générale. » [14]
L'essayiste français Antoine Salles écrit à propos du cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger durant la période coloniale :
« Il a cherché à ce que l'Algérie échappe au joug de l'Islam qui, pendant des siècles, a étouffé son essor et sa prospérité, mais à condition qu'elle se place sous la protection de la France une fois sa liberté assurée. C'était là un programme remarquable pour rendre chrétien et français ce pays qui était, selon le cardinal, une extension de la France. » [15]
Mis à part la religion, les colonialistes se sont attaqués à la vie sociale, économique et politique de la Régence d’Alger. L’un de leurs penseurs cite :
« L'Afrique, que les anciens Romains avaient si remarquablement colonisée, devenait chaque année plus inculte et plus misérable. La plupart des villes avaient disparu, les campagnes étaient envahies par les broussailles, les routes n'existaient plus ; seuls d'étroits sentiers serpentaient entre les herbes ou les ronces ; les grands travaux d'autrefois, barrages, aqueducs, citernes, avaient été abandonnés, les épidémies décimaient les populations, les disettes et les famines étaient fréquentes. Il appartenait à la France de faire cesser cet état des choses. En ouvrant le pays à la civilisation, la conquête française allait le régénérer. » [16]
Ainsi, il est important de comprendre les réelles intentions derrière ce soi-disant bon vouloir de civiliser l’Afrique. Selon le professeur Zaimeche de l’Université de Constantine, « ceux qui avaient le plus soutenu la colonisation étaient les industriels, les commerçants qui cherchaient à élargir leurs marchés, les marchands de biens, les actionnaires de grandes compagnies de navigation, les fabricants d'armes, les hauts officiers en quête de promotion et de richesse et une avalanche d’aventuriers. » [17]
Dans la Régence d’Alger, la situation politique, économique et sociale était en réalité bien différente de la description des colonialistes. L’Algérie était décrite en métropole comme une terre aride, désertée, livrée à la stérilité et à la sauvagerie, conséquences selon les discours coloniaux de l’époque de la supposée « paresse de l’indigène ».
Cependant, à leur grande surprise, les soldats découvrent une réalité bien différente. Loin d’être abandonné, le pays se révèle être un espace structuré, vivant et prospère. Les campagnes algériennes, notamment les fertiles plaines de la Mitidja au sud d’Alger, réputées insalubres et marécageuses, apparaissent comme de véritables terres agricoles bien exploitées comparables à un « jardin d’Éden ». Des vergers, des orangeraies et des cultures variées s’y étendent à perte de vue, témoignant d’un savoir-faire agricole ancien et maîtrisé. Partout, des villas de campagne, élégamment construites sur les collines, sont entourées de jardins luxuriants et d’une végétation dense. Un officier du corps expéditionnaire écrit avec étonnement :
« Partout, des ruisseaux coulent et des fruits poussent en abondance. »
De nombreux aqueducs, pour la plupart d'origine antique ou médiévale, approvisionnent généreusement Alger en eau. Des galeries souterraines, parfois construites en béton, transportent l’eau sur de longues distances, révélant un savoir technique avancé dans la gestion des ressources hydrauliques.[18]
Le général Bugeaud lui-même, futur gouverneur général de l’Algérie et acteur majeur de la conquête, avoue avoir été surpris par le niveau de développement de la Régence d’Alger. Il écrit :
« Lors du court séjour que j’ai fait en Algérie en 1836 et 1837, j’ai compris que les historiens romains avaient raison de dire que l’Afrique était le grenier de Rome. En réalité, l’Algérie est bien plus que cela : c’est un pays riche. Partout, la terre est cultivée et prospère, le bétail est nombreux et la population, relativement dense. » [19]
Alger, Oran ou Philippeville n’étaient pas de ces villes exotiques et arriérées qu’ils imaginaient. Au contraire, certains mentionnent une étrange quiétude et une forme de modernité inattendue. Un appelé de la classe 55-2/1, affecté à l’aviation légère, décrit son premier jour dans les plaines entre Alger et Blida comme un « jardin exotique, fleurs et fruits à volonté », avant d’évoquer les montagnes torturées par le vent, les gorges baignées de lumière et la magie des djebels, malgré la misère des sols caillouteux et l’insécurité permanente sous un « ciel de feu ». Un autre soldat admet que « l’arrivée dans la rade d’Alger, ou Oran, est un émerveillement », ajoutant que plusieurs appelés trouvent que le paysage ressemble à la Provence. [20]

Carte d’Alger, date inconnu
Notes de bas de page
[1] Ahmed Taleb-Ibrahimi, Mémoire d’un algérien, Tome II
[2] E. Siberry: The New
[3] Housley: The Later Crusades
[4] « La maison d’Oman » désigne l’Empire ottoman, fondé par la dynastie des Osmanlı
[5] Un beylerbeylik est une grande province de l’Empire ottoman
[6] Matar: Piracy and Captivity in the Early Modern Mediterranea
[7] Godechot: La Course Maltaise
[8] idem.
[9] Beaudicourt: La Guerre et le Gouvernement de l’Algérie
[10] Général Boyer au Ministre de la guerre, Oran, 3 avril 1833
[11] Les Kouloughlis étaient des descendants des Ottomans et de femmes locales d’Afrique du Nord.
[12] Dans les textes andalous et maghrébins, al-Ifranj pouvait désigner les royaumes chrétiens de la péninsule Ibérique (Castille, Aragon, Navarre, Portugal) mais aussi les Croisés venus de France, d’Italie ou d’ailleurs.
[13] Concept introduit par Malek Bennabi.
[14] Sure-Garcia: l’Image du sarrasin dans les mentalités de la littérature Occitane
[15] Bate: The Claims of Ishamel
[16] Salles : Le Cardinal Lavigerie et l’Influence Française en Afrique
[17] Zaimeche: Colonisation & Résistance Algérie 1830-1871
[18] Alleg et al: La Guerre d’Algérie
[19] idem.
[20] La parole de l’appelé, Bulletin de l’AFAS, n°31
Médiagraphie
Ahmed Taleb-Ibrahimi, Mémoires d’un Algérien, Tome II, Éditions Casbah, Alger, 2006.
E. Siberry, The New Crusaders: Images of the Crusades in the Nineteenth and Early Twentieth Centuries, Ashgate, 2000.
N. Housley, The Later Crusades, 1274–1580: From Lyons to Alcazar, Oxford University Press, 1992.
Nabil Matar, Piracy and Captivity in the Early Modern Mediterranean, Routledge, 2014.
Jacques Godechot, La Course maltaise, Presses Universitaires de France, 1959.
Beaudicourt, La Guerre et le Gouvernement de l’Algérie, Paris, 1842.
Sure-Garcia, L’Image du Sarrasin dans les mentalités de la littérature occitane, Presses Universitaires du Midi, 1998.
W. Bate, The Claims of Ishmael: A Study of Representation in the Colonial Context, Cambridge University Press, 1985.
Salles, Le Cardinal Lavigerie et l’Influence Française en Afrique, Paris, 1965.
Salah Zaimeche, Colonisation & Résistance : Algérie 1830–1871
Alleg et al., La Guerre d’Algérie, Éditions de Minuit, Paris, 1958.
Général Boyer au Ministre de la Guerre, Lettre d’Oran, 3 avril 1833.
La Parole de l’appelé, Bulletin de l’AFAS, n°31, 2009.


