Article N.1 - L’Émirat Islamique de Crète: Genèse et apogée d’un émirat méditerranéen

Histoire

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Mustapha B.

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Au IXᵉ siècle, al-Andalus est marqué par de profondes tensions internes. La répression des soulèvements des muwalladûns sous le règne de Hakam Ier oblige de nombreux exilés à chercher refuge ailleurs. C’est ainsi qu’en 827, une flotte d’une cinquantaine de navires prend la mer et aborde les côtes crétoises. Près de 12 000 hommes, femmes et enfants y sont embarqués, accompagnés de 3 000 guerriers et marins. Ce ne sont ni les étendards noirs de Byzance ni ceux de Bagdad qui se dressent alors sur l’île, mais ceux d’un groupe d’Andalous bannis, sans terre ni empire, venus fonder en Crète un nouvel émirat en Méditerranée...

Des exilés andalous à l’émirat de Crète

Au début du IXᵉ siècle, les nouveaux omeyyades de Cordoue prévoient une implantation de plusieurs carrefours coloniaux. La montée en puissance de l’émirat aghlabides de Kairouan, vassaux de l’empire abbasside, ainsi que les raids vikings sur les côtes andalouses sont suffisants pour convaincre l’émir que le contrôle de la Méditerranée est un point essentiel pour la survie des Omeyyades dans la péninsule et pour de futures alliances diplomatiques. Mais les choses ne se passent pas comme prévu pour les maîtres d’al-Andalous. En 818, les muwalladûn entrent en rébellion et sont durement réprimés par le pouvoir d’al-Hakam Ier. Les rescapés, avec à leur tête le charismatique Abû Hafs ‘Umar ibn Hafs ibn Shu’ayb ibn ‘Issa al-Ballûti, trouvent refuge en premier lieu à Fès, où 10 mille muladis sont accueillis par les Idrissides. Abû Hafs, lui, s’exile vers Alexandrie avec l’autre moitié des muladis, pour rejoindre un groupe de corsaires andalous qui avaient immigré quelques années plus tôt en Égypte pour prendre part au jihad maritime contre Byzance.

Quelque temps après leur arrivée, les hommes d’Abû Hafs entrent en insurrection contre le gouverneur abbasside et prennent le contrôle de la cité portuaire. Le calife abbasside al-Ma’mun réplique quelques années plus tard, envoie ses meilleurs généraux et récupère la cité. Les Andalous d’Alexandrie sont alors contraints de payer un lourd tribut pour sauver leur vie, avant d’être poussés à l’exil sur ordre du califat abbasside. Mais puisque le retour en Andalousie, leur terre natale, est impossible, une question persiste : où aller ?

Pourquoi la Crète ? L’idée de la conquête de l’île prend forme entre les fuqahā (juristes) cordouans, Abû Hafs et son bras droit Muhâjir ibn al-Qatil. L’île est alors complètement laissée à elle-même par un royaume de Byzance en pleine décadence. Les nobles de l’île spolient les richesses des habitants et un climat d’insécurité règne sur une population dépassée par l’instabilité politique. La Crète est aussi, avec la Sicile, une possession très stratégique, car elle est « la clé de l’accès à la mer Égée - et à Constantinople elle-même » [1]. L’île regorgerait de richesses naturelles, très connues des corsaires andalous d’Alexandrie qui y mènent des raids depuis plusieurs années déjà. Ainsi, les conditions politiques et militaires sont parfaites pour une expédition et une conquête. Entre 824 et 827, les navires des exilés débarquent sur l’île, où la légende veut qu’Abû Hafs ait brûlé les navires pour imiter la légende de l’illustre Tariq ibn Ziyad lors de son arrivée sur les côtes andalouses un siècle plus tôt.[2] Cette décision est plus qu'un simple geste, elle dévoile un message fort : la mort ou la conquête !

La conquête de l’île se fait, selon les chroniqueurs, de façon plutôt pacifique.[3] Beaucoup de villes et de cités se rendent aux nouveaux maîtres et la résistance est assez rare et légère. Les nouveaux conquérants nomment la nouvelle capitale de leur émirat Al-Khandaq (Héraklion) en raison des larges tranchées creusées autour des fortifications de la ville.

Néanmoins, Byzance et son empereur Michel II contre-attaquent à deux reprises pour tenter de reprendre l’île des mains des Andalous, mais leurs attaques sont repoussées. Abû Hafs et ses hommes sont bien là pour rester et s'installer sur l’île. Le nouveau maître de l’île accepte la souveraineté du califat abbasside, gage d’un appui politique et symbolique majeur.

Carte moderne de l’île de Crète

Raffinement, érudition et puissance

Les nouveaux conquérants sont très appréciés au sein de la Ummah pour leur qualité guerrière et leur attachement au jihad. L’écrivain médiéval Ibn al-Abbār dit d’eux:  « Il n’y eut pas un seul groupe, dans quelque coin du monde que ce soit, contre lequel ces Andalous aient combattu sans le vaincre et le conquérir. » [4] De même qu’Ibn Hazm, célèbre polymathe de la péninsule ibérique, les décrit comme « le peuple le plus ferme et le plus capable de vaincre ses ennemis. » 

Mais cette renommée guerrière ne les empêche pas d’être droits et cléments envers les populations installées sur l’île et de les traiter selon le système de dhimma. Le nouveau dâr al-Islam, stable politiquement et économiquement florissant, se dresse comme un redoutable ennemi face à Byzance. 

L’île passe d’une province pauvre et complètement délaissée par le royaume chrétien à un émirat indépendant et autosuffisant. La nouvelle administration, ainsi que la structure politique, permettent aux nouveaux maîtres de l’île de frapper leur propre monnaie et d'avoir leur propre système économique. Les deux principales sources de revenus des Crétois sont le commerce et l'agriculture. En effet, un des bienfaits de l’île est que plus de 40% de sa surface est propice à l’agriculture. Les Andalous profitent alors de ces terres et importent les techniques de leurs ancêtres pour produire fruits, légumes, herbes thérapeutiques, soie, miel ou bien même de la canne à sucre. L’île est aussi une plaque tournante du commerce maritime. Le troc est aussi monnaie courante sur l’île, la population échange des produits agricoles, du bois, du miel et du fromage contre l’huile d’olive andalouse et les armes égyptiennes et vikings. Sous la domination andalouse, la Crète devient un carrefour culturel et humain d'une rare richesse, où se mêlent traditions locales et influences venues d’ailleurs, comme en témoigne cette description de la vie à al-Khandaq: « La vie quotidienne crétoise est donc des plus cosmopolites, et les interactions sociales se multiplient entre Andalous, autres immigrés arabes et natifs insulaires - convertis à l'Islâm ou non. Voyageurs et chroniqueurs grecs décrivent avec admiration la capitale d'al-Khandaq comme un centre urbain raffiné où l'élite andalouse vit dans de splendides et luxueuses demeures entourées de jardins fruitiers et de belles fontaines. »

Selon les chroniqueurs, la vie sur l’île se caractérise en grande partie par sa coexistence. L’agriculture progressait et le commerce avec la Méditerranée devenait plus actif. Tandis que les villes grandissaient et que les échanges entre les Crétois grecs, les Andalous et les colons arabes musulmans se multipliaient, les habitants d’origine grecque ont conservé leur langue et leur religion. Mais le véritable essor de l’île de Crète relève de son activité intellectuelle et religieuse rayonnante. La cité attire les érudits et savants du monde islamique et devient un pôle central des cercles de débats, de discussion et rayonne d’écrit en tout genre. La nisba al-Iqrîtishi (le Crétois) devient même très populaire chez les érudits. C'est notamment dans le domaine du droit maritime (al-fiqh al-bahri) que vont se démarquer les Crétois.

Le grand historien du XVe siècle, al-Ḥimyāri, rapporte que « les plus brillants savants andalous vivaient en Crète »[5]. Cette remarque est d’autant plus crédible que bon nombre des Andalous ayant participé à la conquête de l’île étaient eux-mêmes des lettrés ou des fuqahās (juristes), souvent exilés d’al-Andalus à cause de la répression menée par le calife al-Hakam. Cette idée d’une ville raffinée et cultivée est également confirmée par une chronique byzantine qui décrit le mode de vie de l’élite andalouse en Crète : « ils habitaient de belles maisons entourées de jardins remplis d’arbres fruitiers et de fontaines, preuve du niveau de confort et de luxe dans lequel vivaient les dirigeants musulmans de l’île. » D’autres auteurs musulmans — historiens, géographes et chroniqueurs — ont aussi souligné l’importance culturelle de la Crète. Le géographe Yāqūt, au XIIIe siècle, parle d’une « grande île, avec de nombreuses villes, où se rassemblent de nombreux savants »[6]. Ibn al-Abbār, de son côté, raconte que la Crète attirait aussi bien des savants que des religieux et des gens ordinaires venus de tout le monde musulman pour s’y installer.[7]

De l’apogée à la chute : la reconquête byzantine de la Crète

Située au cœur de la mer Méditerranée orientale, la Crète offrait une position idéale pour contrôler les routes commerciales maritimes et lancer des raids contre les terres byzantines. Pendant plus d’un siècle, les corsaires crétois, soutenus par l’émirat, menèrent des attaques contre les îles grecques, le Péloponnèse et jusqu’en mer Égée.  Conscients de la menace, les empereurs byzantins organisèrent plusieurs campagnes pour reprendre l’île, mais toutes échouèrent face à la résistance musulmane et à la géographie difficile de la Crète. Ce n’est qu’en 960 que l’empereur Romain II chargea le général Nicéphore Phocas, futur empereur, de conduire une expédition militaire décisive. Nicéphore rassembla une importante armée et débarqua sur l’île avec une stratégie bien préparée. 

Il assiégea al-Khandaq pendant plusieurs mois, coupant les lignes d’approvisionnement et resserrant progressivement l’étau autour de la ville fortifiée. En 961, après un long siège, les forces byzantines parvinrent à percer les murailles de la capitale. La prise d’al-Khandaq fut brutale, marquée par un massacre de ses habitants et la destruction des nombreuses mosquées. Le dernier émir, Abd al-Aziz ibn Chou'ayb, fut capturé et l’île repassait sous le contrôle de Constantinople.

Mais au-delà de la puissance de l’armée byzantine, la chute de l’émirat s’explique aussi par des faiblesses internes. Après plus d’un siècle d’indépendance, l’émirat souffrait d’un certain isolement politique. Il ne bénéficiait d’aucun soutien militaire conséquent du califat abbasside ou des autres puissances musulmanes, préoccupées par leurs propres conflits internes. De plus, des signes de stagnation politique et économique étaient perceptibles : la dynastie au pouvoir avait perdu son élan initial et la dépendance aux activités de piraterie, sans véritable développement interne structuré, rendait l’émirat vulnérable. Enfin, il semble que l’unité sociale et militaire interne se soit érodée avec le temps, rendant la défense d’al-Khandaq, le pilier central de l’île, moins efficace face à l’assaut méthodique des Byzantins. L’émirat islamique, qui avait prospéré pendant plus d’un siècle, fut totalement dissous.


Notes de bas de page

[1] Le roman des Andalous, une autre Histoire d'Al-Andalous

[2] La légende veut que Tariq ibn Ziyad, lors de la conquête de l’Andalousie, a brûlé les navires de ses troupes pour empêcher tout retour au Maghreb

[3]  Ibn al-Athir

[4] Kitāb al-Ḥullah 

[5] Kitāb al‑Rawḍ al‑Miʿṭār fī Khabar al‑Aqṭār

[6] Christides, Conquest of Crete

[7] Kitāb al-Ḥullah 


Médiagraphie

Christides, V. (1984). The Conquest of Crete by the Arabs (ca. 824): A turning point in the struggle between Byzantium and Islam. Hakkert.

Ibn al-Abbār. (n.d.). Kitāb al-Ḥullah al-siyarāʾ (Vol. 1, p. 45). [Édition non précisée].

Al-Ḥimyarī, M. ibn ʿA. (n.d.). Kitāb al-Rawḍ al-Miʿṭār fī Khabar al-Aqṭār.

Ballandalus. (2015, 9 avril). Andalusi Crete (827–961) and the Arab-Byzantine frontier in the early medieval Mediterranean [Blog post]. Ballandalus. https://ballandalus.wordpress.com/2015/04/09/andalusi-crete-827-961-and-the-arab-byzantine-frontier-in-the-early-medieval-mediterranean-2/

Meyer, I. (2022). Le roman des Andalous, une autre Histoire d'Al-Andalous. Éditions Ribat.

Ibn Hawqal. (1873/1967). Kitāb Ṣūrat al-Arḍ (The Face of the Earth) (M. J. de Goeje, éd.). Brill.

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