Article N.2 - L’Émirat Islamique de Sicile: Un siècle d’Islam au cœur de la méditerranée

Histoire

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Mustapha B.

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Au IXᵉ siècle, la Sicile occupe une place hautement stratégique au cœur de la Méditerranée : riche en terres fertiles, dotée de ports florissants et ouverte aussi bien vers l’Occident que vers l’Orient. Depuis longtemps, les élites musulmanes convoitent cette île, d’autant que l’autorité byzantine y vacille et que les cités, de Palerme à Syracuse, sont minées par les divisions internes. C’est dans ce climat d’instabilité qu’une expédition se met en marche depuis Kairouan. Dix mille soldats prennent la mer, accompagnés de 700 cavaliers, mais aussi d’ingénieurs, de savants et d’hommes animés d’espoir. À leur tête, un juriste, Asad ibn al-Furāt, brandit le sabre et l’étendard d’une conquête qui s’annonce décisive.

Aux origines de la conquête musulmane de la Sicile 

On est en 799 et Ibrahim ibn al-Aghlab, alors gouverneur de la région du Zab, vient de s’assurer la reconnaissance du califat abbasside Haroun al-Rashid en tant que chef d’État de l’émirat aghlabide, autonome et semi-indépendant. La présence d’un État vassal en Ifriqiya [1] fait office de zone tampon indirect entre l’Orient abbasside et à al-Andalus omeyyade. La Sicile, au Nord, connue et convoitée pour sa position stratégique en Méditerranée et son sol regorgeant de richesses, plaît aux élites arabes et berbères depuis plusieurs années maintenant y comprit Ibrahim. Néanmoins, ce dernier décide de temporiser pour consolider ses frontières à l’ouest, menacées par les Idrissides de Fès, et signe un accord avec les Siciliens promettant échanges commerciaux et dix ans de paix.

À l’aube de la conquête, la tension est à son comble à Kairouan, capitale aghlabide. Les querelles entre Berbères et Arabes ne cessent de prendre de l’ampleur et les élites sont dénoncées par les fuqahās (juristes) malikites pour le mode de vie beaucoup trop luxueux et les taxes imposées à la population jugées anti-islamiques. Le nouveau souverain Ziyādat Allāh, fils d'Ibrahim, voit en la conquête de la Sicile une opportunité aux problèmes qui touchent l’émirat.  De plus, la révolte d'Euphemius, officier et commandant de la flotte sicilienne, change la donne. En effet, ce dernier, déshonoré par l’empereur Michel II, décide de se rallier aux musulmans pour se venger des siens et reprendre le contrôle de l’île. Selon l'historien Alex Metcalfe, cette rébellion est une véritable grâce du destin pour Ziyādat Allāh [2]. En proclamant le jihad en terre infidèle, le souverain aghlabide fait d’une pierre deux coups : il redirige et canalise l’énergie et la rage débordantes de sa population arabe et berbère tout en ralliant les juristes malikites à sa cause. La conquête de la Sicile représente aussi une source d’hommes et de richesses non négligeable et un bastion quelque peu négligé par une Byzance occupée par les Abbassides en Orient et harcelée par les Andalous d’Alexandrie en mer Égée. L’émir aghlabide place donc le savantissime Asad ibn al-Furāt à la tête de 10 000 fantassins, 700 cavaliers, entre 70 et 100 navires et lance la conquête de la Sicile.

La chute de Syracuse telle qu’illustrée dans le manuscrit de Skylitzès


L’épée et la plume : le destin d’Asad ibn al-Furāt

S’il y a un nom que l’histoire de la conquête musulmane de la Sicile ne saurait oublier, c’est bien celui d’Abū ʿAbd Allāh Asad ibn al-Furāt ibn Sinān. Né en 759 d’un père mujahid (combattant) ayant participé à la conquête de l’Ifriqiya, Asad grandit dans un climat de dévouement, de piété et d’ambition. À 18 ans, il entame une rihla (voyage initiatique) qui le mène jusqu’à Médine, où il devient l’élève de l’imam Mālik ibn Anas. Mais la vivacité de son esprit l’amène à explorer d’autres horizons : sur les conseils de Mālik lui-même, il part à Koufa, en actuel Irak, étudier auprès de géants du droit hanafite, Muhammad al-Shaybānī et Abū Yūsuf. Plus tard, en Égypte, il étudie auprès d’Ibn al-Qāssim et compile son célèbre ouvrage Al-Asadiyya, qui influencera le droit en Ifriqiya. De retour à Kairouan, il est nommé qadi (juge), mais entre rapidement en conflit avec l’Émir Ziyādat Allāh, dénonçant son goût du luxe et son éloignement des valeurs de l’Islam. C’est pourtant ce même émir qui, en 827, le désigne à la tête de l’expédition vers la Sicile. 

Adh-Dhahabī cite: « En plus de son immense savoir, il était aussi un guerrier courageux et héroïque. Le gouverneur de la Sicile l’affronta avec une armée de 150 000 hommes. Puis il chargea l’ennemi et les vainquit, et je vis le sang couler sur la bannière et jusqu’à son bras.” Il tomba ensuite malade et mourut alors qu’il assiégeait Syracuse». [3]

Dinar aghlabide frappé en Sicile en 879, sous l’émir Ibrāhīm II 

Entre chiisme politique & société sunnite : l’équilibre kalbite 

Après près d’un siècle de présence, les Aghlabides quittent la Sicile en 969, à la suite de l’ascension des Fatimides en Ifriqiya un demi-siècle plus tôt. Sous cette nouvelle dynastie chiite, désormais tournée vers l’Égypte, le pouvoir local est entre les mains dès 948 des Kalbites, qui dirigent la Sicile comme un État vassal des Fatimides, bénéficiant d’une large autonomie. Sans surprise, les tensions sont à leur comble sur l’île entre une population très majoritairement sunnite et un gouvernement chiite. Mais contre toute attente, l’émirat kalbite se voit hériter, à ses débuts, des gouverneurs intelligents et unificateurs tels que Jaʿfar al-Kalbī ou Yūsuf al-Kalbī qui permettent une certaine unité politique. La stabilité politique sur l’île, la coexistence des différentes communautés et la liberté de culte permettent à l’île d’atteindre un âge d’or quasi inégalé à son époque.

Culture, Commerce & Savoir : l’éclat de la Sicile islamique

À son apogée, au milieu du XIᵉ siècle, la Sicile musulmane — notamment sa capitale Palerme — rivalise avec les plus grandes métropoles du monde méditerranéen. L'île — sous ces vassaux abbassides et fatimides — devient un centre majeur de culture, de commerce et de savoir au sein du monde islamique. Le géographe et commerçant andalou Ibn Hawqal, de passage à Palerme vers 950, nous livre un témoignage de la grandeur de la ville. [4]

Il décrit la banlieue d’Al-Khalīsa (la Kalsa), quartier administratif et résidentiel, comme abritant le palais du Sultan, de luxueux bains publics (ḥammām) et de vastes infrastructures urbaines. Le géographe dénombre plus de 300 mosquées, dont beaucoup font également office d’écoles. En 1050, Palerme compte environ 350 000 habitants, ce qui en fait l’une des plus grandes villes d’Europe, juste derrière Cordoue et Constantinople. L’essor économique, mais surtout intellectuel, est à son paroxysme. 

L’île est l’axe reliant l’Orient et l’Occident et cette place stratégique permet à la Sicile d’être une plaque tournante de l’activité intellectuelle. Des écoles, des bibliothèques et même un observatoire sont fondés à Palerme. Ces institutions attirent des savants, des traducteurs et des poètes venus du Maghreb, d’Al-Andalus, ou du Levant. Le célèbre voyageur andalou Ibn Jubayr, de passage en 1185 , loue la beauté et la richesse de l’île. Il évoque une capitale sicilienne aux « deux dons : splendeur et richesse », ornée de bâtiments en calcaire rappelant Cordoue, traversée par un système hydraulique ingénieux alimenté par quatre sources, avec des jets d’eau permanents dans les rues. Il insiste sur les rues larges, les marchés animés, les innombrables mosquées et la culture omniprésente : « L’œil est ébloui par toute cette splendeur ». [5]

Carte de la Sicile datant de 1558, auteur inconnu


Ibn Jubayr, impressionné par la ville de Palerme l’a décrit ainsi : « C'est la métropole de ces îles, alliant les bienfaits de la richesse et de la splendeur, et possédant tout ce que l'on peut souhaiter de beauté, réelle ou apparente, et tous les besoins de subsistance, mûrs et frais. C'est une ville ancienne et élégante, magnifique et gracieuse, et séduisante à regarder. Fièrement installé entre ses grands espaces et ses plaines remplies de jardins, de larges rues et avenues, il éblouit les yeux par sa perfection. C'est un endroit merveilleux, construit dans le style cordouan, entièrement en pierre de taille connue sous le nom de kadhan (un calcaire tendre). Une rivière sépare la ville, et quatre sources jaillissent dans ses faubourgs... Le roi parcourt les jardins et les cours pour s'amuser et se divertir... Les femmes chrétiennes de cette ville suivent la mode des femmes musulmanes, parlent couramment, enveloppez leurs manteaux autour d'elles, et sont voilées. » [6] Ce développement urbain repose sur une maîtrise avancée de l’eau, notamment grâce à des qanats (galeries souterraines) et des norias (roues à eau), importés du monde oriental. 

Cette ingénierie permet non seulement l’approvisionnement de la ville, mais aussi la floraison de jardins luxuriants, inspirés du modèle andalou et devenus un élément central de l’urbanisme sicilien. Les communautés chrétiennes et juives jouissent du statut de dhimmis, qui leur garantit liberté de culte et protection en échange du paiement de la jizya [7].  Elles participent activement à la vie économique, intellectuelle et artisanale de la ville, renforçant son caractère cosmopolite. La Sicile devient célèbre en Orient musulman pour sa production de soie. Mais elle exporte également des tissus brodés, des produits de luxe et des denrées agricoles vers l’Égypte, la Syrie et le Maghreb. Son agriculture hautement développée repose sur une diversification des cultures : agrumes, coton, canne à sucre, olivier, palmiers-dattiers, et même des plantes aromatiques rares.  

Trahisons, divisions et conquête normande 

La splendeur de la « perle de la Méditerranée » était forcément destinée à prendre fin. C’est en effet une étape inévitable, illustrée par le polymathe Ibn Khaldoun dans sa Muqaddima quelques siècles plus tard. Après une phase d’expansion et de stagnation, toute civilisation se doit de connaître un déclin. Le crépuscule de la Sicile, lui, est principalement politique ; la perte de l’autorité centrale kalbites voit la naissance de plusieurs taïfas (principautés), chacune rivale de l’autre.C’est en 1061 que les Normands, profitant du chaos politique, lancent la conquête de la Sicile. Celle-ci s’achève en 1091 avec la chute de Noto, soit en à peine trente ans. Le royaume normand, quant à lui, ne sera proclamé qu’en 1130. Si les populations musulmanes profitent des gouverneurs normands plutôt compatissants et d’une coexistence symbolique durant les premières décennies, le règne de l'empereur Frédéric II vient mettre fin à leurs espoirs. Expulsion, déportation de masse, conversion des mosquées en églises et interdiction de l’usage de la langue arabe. Le normand, en quelques décennies, éradique toute trace de l’islam et des musulmans sur l’île.

Peinture réalisée par Giuseppe Patania, représentant Roger de Sicile recevant les clés de Palerme


Notes de bas de page

[1] L’Ifriqiya désigne, durant le Moyen Âge, une région correspondant principalement à la Tunisie actuelle ainsi qu’à l’est de l’Algérie et à l’ouest de la Libye.

[2] The Muslims of Medieval Italy

[3] Tārīkh al‑Islām, tome II, page 322

[4] Ṣūrat al-ʾArḍ

[5] Citations tirées de son livre al-Rihla

[6] idem.

[7] Situation qui évoluera ensuite sous les Normands


Médiagraphie

Ibn Jubayr. (1952/2019). The travels of Ibn Jubayr (R. J. C. Broadhurst, Trad.). Jonathan Cape; I.B. Tauris / Bloomsbury.

al-Dhahabī, M. ibn A. (1987–2000). Tārīkh al-Islām wa-Wafayāt al-Mashāhīr wa-l-A‘lām (‘U. ‘A. Tadmurī, éd., Vol. 2, p. 322). Dār al-Kitāb al-‘Arabī.

Hunke, S. (1963). Le soleil d’Allah brille sur l’Occident: Notre héritage arabe (S. & G. de Lalène, Trad.). Albin Michel.

Metcalfe, A. (2009). The Muslims of Medieval Italy. Edinburgh University Press.

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